Interview d’Aure Atika le 13 mars 03
Kunveno - La première question que j’aurais envie de
vous poser, c’est que si on vous demande d’où vous
venez, qu’est-ce que vous répondez ?
Aure Atika - Je suis perdue, là
déjà ! Qu’est-ce que je peux dire ? J’ai grandi à
Paris et dans le Sud de la France. Moi je me sens
parisienne, française, marocaine… pas portugaise
parce que j’ai passé que trois jours là bas…Je viens
du ventre de ma mère !
K - Avec vos origines marocaines,
vous avez gardé un lien fort ? Comment avez-vous
vécu ça, vivant en France ?
AA - En fait ma mère a toujours été
très intégrée à la culture. Elle est arrivée en
France dans les années soixante, c’était le
protectorat français à l’époque, elle fréquentait
beaucoup de français, elle était beaucoup dans la
culture française. Elle ne la revendiquait pas mais
ne la niait pas non plus. Je n’ai pas du tout grandi
dans un truc de culture marocaine d’immigré, si ce
n’est que j’entendais ma mère parler arabe par
exemple. J’ai une tante qui était danseuse
orientale, donc je sais faire la danse orientale,
des choses comme ça. Je sens très fort en moi la
culture marocaine dans le sens où j’aime cuisiner
des plats marocains, ou dès qu’il y a de la musique
orientale il faut que je me lève et que je danse,
j’ai le sang chaud
K - Ça ne vous pose pas des problèmes
des difficultés parfois ? Est-ce que les gens
comprennent que vous puissiez être 100% française et
100% marocaine ?
AA - Dans le cinéma il n’y a pas de
problèmes. Il y a dix ans quand j’ai commencé ce
métier et que je faisais des castings j’ai eu du
mal, parce que justement on me disait que j’étais
trop brune, trop typée et tout ça pour jouer des
françaises. Ensuite, quand ça a marché pour moi dans
La Vérité Si Je Mens, après n’avoir eu que des rôles
de petite beur, on ne me proposait que des rôles de
françaises. La, c’est marrant parce que je viens de
tourner en Tunisie un rôle de touareg. Des gens
comme Smaïn ont fait revenir les arabes sur scène,
il y a tout un retour en ce moment. C’est un
revirement, c’est comme si ce n’était plus une tare,
c’est un bonus.
Il y a des vagues d’intégration, et
le cinéma a dix ans de retard par rapport à la vraie
vie.
K - Est-ce que du fait de votre
origine marocaine, vous vous sentez le devoir d’être
un modèle, ou de revendiquer cette appartenance ?
Vous disiez que votre rôle en tant que Nasséra dans
la Faute à Voltaire vous avez fait revenir à vos
origines.
AA - Oui, c’es vrai qu’avec ce rôle
là j’ai dû retricoter le sang chaud, arabe… Pourquoi
j’ai gommé un peu ça, c’est parce que justement aux
castings on me disait ‘T’es trop.. ; T’es trop… ».
Mais je ne revendique pas non plus à l’extrême. Je
sais que j’ai des amis qui ont refusé des interviews
pour des articles dont le thème était « les acteurs
beurs » par exemple. Je ne suis pas acteur beur, je
suis acteur. Une revendication, non, je suis fière
d’être marocaine, mais je ne suis pas que ça. C’est
enrichissant, c’est tout.
K -Votre multiplicité, on la retrouve
partout, dans vos activités professionnelles, dans
vos loisirs, dans les rôles que vous avez au cinéma
etc., on a l’impression que vous recherchez toujours
la diversité.
AA -
Ce que j’aime dans la vie, c’est apprendre des
nouvelles choses. Toujours aller plus loin. Donc il
n’y a pas de barrières, il n’y a pas de frontières.
J’ai été tourner en Afrique du Sud j’ai rencontré
quelqu’un là bas, j’y suis restée quatre mois.
J’aime découvrir.
K - Et votre enfant ? Son père il
est ?
AA - Français et italien.
K - Ça fait un cocktail détonnant !
Vous avez déjà pensé à la façon dont vous allez lui
parler de la multiplicité de ses origines ?
AA -
Oui, ça commence déjà.
La semaine prochaine je pars en Israël tourner, je
l’emmène avec moi. J’ai ma grand-mère là-bas, ma
famille va être ravie de s’en occuper. Elle va
s’imprégner des odeurs, de tout ça. Ensuite en avril
je pars au Maroc, pour moi ça va être un retour aux
sources et pour elle ça va être un premier contact.
K - Vous parlez du Maroc. Vous avez
été plusieurs fois jury à des festivals de
courts-métrages, notamment au premier festival du
film marocain à Marrakech.
AA -
Ça
s’est fait parce que c’était des moments où j’étais
libre, et souvent c’étaient des gens que j’aimais
bien qui me le demandait. Et puis ça permet de voir
ce qui se fait, en longs métrages et en courts
métrages. Ce n’est pas du tout la même chose.
Moi-même j’ai écrit un court métrage que je vais
tourner prochainement.
K - Vous commencez à passer de
l’autre côté de la caméra ?
AA - Oui, j’ai envie de commencer à
goûter à ça, peut-être pour m’ouvrir une porte sur
une autre vocation. Et puis c’est complètement autre
chose, là il faut tout penser, organiser, gérer.
C’est aller plus loin, et voir et faire
différemment.
K - Vous aviez également monté un
trimestriel, « Au Hasard du Courrier »
AA -
Oui. Je lisais beaucoup le courrier
des lecteurs quand j’étais gamine et j’adorais ça.
Ça m’a appris plein de choses sur la vie. C’était un
courrier des lecteurs très foisonnant où les gens
racontaient leur nuit d’amour, une virée avec des
copains… C’est pour ça que ça me rappelle un peu
votre club parce que c’était un mélange
d’expériences. Moi j’avais cette idée de reprendre
cette idée de courrier des lecteurs. Je l’avais fait
d’abord dans un journal qui s’appelait Le Jour,
j’avais ma page où j’ai créé des rubriques pour
inciter les gens à parler, à raconter des anecdotes.
Et Le Jour s’est arrêté, j’ai rencontré une fille
avec qui on a monté un trimestriel, c’était sur
papier recyclé. C’était un trimestriel qu’on vendait
par abonnement et dans des centres culturels à
l’étranger, dans des bibliothèques en France, on
avait comme ça plein de points de vente dans le
monde entier. Et c’était bien parce qu’on recevait
du courrier d’un peu partout, sans politique et tout
ça mais qui racontait le quotidien, par exemple le
mal qu’ils ont à trouver un livre, … C’était ancré
dans le réel. Ce qu’on voulait c’était ça, que
quelqu’un par exemple raconte sa nuit blanche en
Bretagne et soit lu par quelqu’un à Singapour. Et
donc on a fait ça pendant trois ans. On est restés à
genre 400 abonnés, mais ça n’a jamais évolué. On a
eu de la presse et tout ça, mais ça nous revenait
trop cher, on faisait tout nous même et c’était dur.
On passait plus de temps à la fabrication et à
l’envoi qu’au côté artistique. C’était une super
expérience.
C’est quelque chose que j’ai voulu
reprendre, mais je me disais qu’il me faudrait une
structure, par exemple au sein d’un grand journal ou
autre, mais pour avoir une structure qui s’occupe de
la fabrication. Mais c’était génial, je me souviens
des nuits blanches passées sur mon ordinateur à
faire la maquette…Mais je me suis rendu compte que
souvent, l’idée est plus difficile que la réalité.
Au début on a fait ça sur feuilles photocopiées.
Après on a trouvé l’imprimeur, etc. Si le concept
est bon, le comment n’est pas très difficile. Mais
c’était un sacré boulot.
C’est par toutes ses appartenances
qu’on est unique. On se fonde soi-même sa propre
culture à partir de tout ce qu’on est.
Il y a un côté où on se débarrasse de
tout ce qu’on ne veut pas et on ne garde que ce que
l’on choisit. On n’existe plus par rapport aux
autres, on existe par rapport à soi-même.
K - Avez-vous trouvé votre colle
identitaire
AA - Le droit d’exister ?
Je me sens femme, marocaine, juive,
parisienne, mère, comédienne…
K - Merci
Propos recueillis par Anne-Claire Chêne